AU SRI-LANKA ILS SONT PROFESSEURS OU COMPTABLES, À PARIS ILS FONT LA PLONGE


Chassés du Sri Lanka par la guerre civile, des milliers de Tamouls ont trouvé refuge à Paris. Souvent bardés de diplômes, ils n’ont qu’un seul moyen de subsistance : laver la vaisselle dans les restaurants.


En partant de chez lui ce matin, il a dit au revoir à sa femme et à son fils. « Sur Skype », précise Sinnarasa avec un grand sourire. Ça fait huit ans qu’il ne les voit que sur un écran. « Je pense souvent à eux quand je marche dans Paris. » D’ailleurs, il n’a pensé qu’à eux pendant son trajet depuis le Sri Lanka. Sinnarasa, 32 ans, est arrivé en France en 2008 après un long périple depuis Jaffna, la capitale de la province du nord du pays. « A pied », précise-t-il. Il a traversé le sud de la Russie et l’Ukraine, entre marche et auto-stop, avant de parvenir en Europe. Aujourd’hui, il fait la plonge dans un restaurant parisien, en attendant de faire venir ses proches. Comme Sinnarasa, des dizaines de milliers de Sri Lankais sont employés dans la restauration. Entre 1948 et 2009, le conflit ethnique opposant la minorité tamoule au pouvoir cinghalais a fait près de 70 000 morts et plus d’un million de déplacés. Ils sont 120 000 à avoir trouvé refuge dans notre pays. Beaucoup étaient comptables, ingénieurs ou professeurs. Ils lavent désormais des assiettes. Une situation qu’ils vivent comme un déshonneur.

UN JOUR, IL A CRU QUE C’ÉTAIT SON TOUR. SIVA A ÉTÉ EMPRISONNÉ ET TORTURÉ TOUTE UNE JOURNÉE. IL N’AVAIT PLUS D’AUTRE CHOIX QUE DE FUIR.

Siva* et Nimal* sont cousins. Ils ont grandi dans un village au nord du Sri Lanka, avant d’être séparés par le conflit. Siva se souvient du soleil brûlant, des jeux sur la plage, de l’odeur des rues. De la guerre aussi. Il a 38 ans, trois ans de plus que son cousin. Au Sri Lanka, il était professeur d’EPS dans un lycée et avait un diplôme de comptabilité car « là-bas, l’éducation, c’est important ». Quand la situation a dégénéré, le pouvoir cinghalais a lancé une offensive contre la branche armée de l’organisation indépendantiste tamoule. Les civils ont été les premières victimes. « Tu pouvais être capturé ou même tué sans raison », raconte Siva. Il garde en tête l’image des corps gisant au sol et la peur d’en reconnaître un. « Tous les matins, en allant au travail, je voyais des morts dans la rue. Parfois, c’étaient des amis, des voisins. » Un jour, il a cru que c’était son tour. Siva a été emprisonné et torturé toute une journée. Il n’avait plus d’autre choix que de fuir. C’était il y a douze ans.

« LE SECTEUR DE LA CUISINE NE NÉCESSITE PAS L’APPRENTISSAGE DU FRANÇAIS, LES TAMOULS EN ONT FAIT UN BUSINESS ETHNIQUE. »

En arrivant en France, il ne connaissait personne. Il a passé ses premières nuits dans la rue, sans argent. Après de longues journées d’errance dans Paris, il a finalement trouvé refuge dans une boutique tamoule, pas loin du quartier de la Chapelle. « Le patron m’a emmené chez lui, mais c’était tellement petit que j’ai dû dormir dans sa voiture. » Aujourd’hui, Siva travaille dans un restaurant traiteur au cœur du Marais. Comme beaucoup d’autres Sri Lankais, il a été recruté grâce à la « Tamoul Connection ». « Le secteur de la cuisine ne nécessite pas l’apprentissage du français, les Tamouls en ont fait un business ethnique », analyse Anthony Goreau-Ponceaud, spécialiste de la diaspora.

CE JOUR-LÀ, IL FAIT LA VAISSELLE POUR LA PREMIÈRE FOIS DE SA VIE. AU SRI LANKA, CE SONT LES FEMMES QUI S’OCCUPENT DE LA CUISINE ET DES TÂCHES MÉNAGÈRES.

C’est le 25 décembre 2002 qu’il a « plongé » pour la première fois. Un « ami d’un ami connaissait un cuisinier » et lui a proposé un remplacement aux Comédiens, dans le 9e arrondissement. « Personne ne veut travailler à Noël, sauf nous », lance fièrement Siva. Ce jour-là, il fait la vaisselle pour la première fois de sa vie. Au Sri Lanka, ce sont les femmes qui s’occupent de la cuisine et des tâches ménagères. Très vite, ses gestes deviennent de plus en plus efficaces. A la fin de la journée, le patron lui parle d’un job chez un traiteur. Le lendemain, il y signe un contrat. Embauché. Enfin. Onze ans plus tard, Siva n’a pas changé d’entreprise. Il a appris à sortir les produits du fournil, démouler les gâteaux, découper les parts, faire la présentation, les cafés et préparer les sandwichs.

« JE DÉCOUVRAIS CE QU’ÉTAIT LA NEIGE. J’AVAIS ENCORE MES VÊTEMENTS DE PLAGE ! »

Siva se balade souvent du côté de Little Jaffna, la petite enclave sri lankaise du quartier de la Chapelle. Tous les jours, entre 16 h et 18 h, les aides-cuisiniers tamouls se rejoignent à la pause pour retrouver un peu de leur patrie abandonnée. Là-bas, il a rencontré plusieurs de ses compatriotes, certains qu’il connaissait déjà. « Il y a cinq ans, je marchais à la Chapelle et quelqu’un m’a attrapé le bras. Au début, je ne l’ai pas reconnu », confie Siva. Un sourire nostalgique se dessine sur son visage. C’est vrai que Nimal avait beaucoup changé. Pourtant, c’était bel et bien lui. Sans le savoir, les deux cousins avaient fui le Sri Lanka la même année. « Je le croyais mort », avoue Siva. Mais Nimal s’en est sorti. Quand une bombe l’a blessé à la jambe, lui aussi a décidé de partir. Avec un faux passeport, il est parvenu à prendre l’avion depuis Jaffna jusqu’en Tunisie, avant d’embarquer sur un bateau de migrants direction l’Europe. Il avait 23 ans. Certains n’ont pas survécu au voyage. « Il fallait cacher les corps », se rappelle Nimal, le regard triste. Sinnarasa, lui aussi, a vécu le pire en traversant l’Europe. Il a dû affronter les températures glaciales de la Russie et de l’Ukraine. « Je découvrais ce qu’était la neige. J’avais encore mes vêtements de plage ! » De Jaffna à Paris, Sinnarasa a vu beaucoup de ses compagnons s’effondrer. « Souvent, on laissait des cadavres sur la route. Le froid nous tuait à petit feu. »

LES 8 300 KILOMÈTRES QUI LE SÉPARENT DE SON PAYS RESTENT UNE ÉPREUVE AU QUOTIDIEN. « MA MÈRE M’APPELLE CHAQUE JOUR. ELLE SAIT CE QUE J’AI MANGÉ AU PETIT DÉJEUNER. »

En 2010, Siva a trouvé une place à Nimal dans son restaurant. Depuis, les deux cousins travaillent ensemble et gagnent le smic. Une chance qu’ils doivent à un sésame : le statut de réfugié politique. Ceux qui ne l’ont pas travaillent souvent dans des conditions nettement plus difficiles. A la tête de l’association La Maison du Tamil Eelam (MTE), Thiru Thiruchchoti admet que beaucoup sont exploités : « On sait que les patrons abusent sur les salaires et les horaires, mais personne n’ose le dire. » Difficile de comprendre une fiche de paye quand on ne parle pas français. Difficile, surtout, de refuser un travail quand on n’a pas le choix. Mois après mois, Siva et Nimal ont reconstruit leur vie en France. Siva est marié, il a deux enfants. Nimal est un fêtard. Il aime sortir, boire et danser. Entre deux gorgées d’une bière qu’il siffle en quelques minutes, il jette d’un ton défiant : « Ça, c’est Paris, le vôtre ! » Malgré sa jambe mutilée, il a gardé sa bonne humeur. « Des gens sont morts dans ma famille, mais je ne vais pas pleurer éternellement. » Pour Siva, les plaies de la guerre civile sont encore ouvertes. Les 8 300 kilomètres qui le séparent de son pays restent une épreuve au quotidien. « Ma mère m’appelle chaque jour. Elle sait ce que j’ai mangé au petit déjeuner », raconte-t-il, nostalgique. A tel point qu’il est retourné une fois voir sa famille. Un voyage risqué. Même si le conflit est terminé au Sri Lanka, les exilés risquent la prison. La minorité tamoule reste persécutée, et l’espoir de constituer un Etat indépendant s’amoindrit de jour en jour. « Les générations nées en France ne rentreront jamais », assure Siva. Lui ne restera pas : « Même si mes enfants habitent ici, je retournerai un jour dans mon pays. » En revanche, pour Sinnarasa, « l’avenir est en France ». Devant le restaurant Vijay à la Chapelle, il sort de sa poche un papier portant le sceau d’une banque française. Une demande de crédit, pour payer les passeurs et faire venir sa femme et son fils. « Pour les voir en vrai, insiste Sinnarasa en mimant des gestes dans le vide, pour les toucher, enfin. »

* Ces prénoms ont été modifiés.



Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 9 Août 2018 - 18:35 KRISHNA SAUVE SES AMIS DU FEU

Mercredi 18 Juillet 2018 - 20:18 CHANGER LE THAALI KAYIRU (FIL JAUNE)




VOS MOMENTS UNIQUES !